samedi 21 mai 2011

mon nom

Je ne me suis pas toujours appelé du nom que je porte, et c'est comme si j'avais vécu deux vies.
Quand je suis né, ma mère, Nadia, française malgré le prénom qui aurait pu être maghrébin, vivait avec mon père, Morad Melboucy.
Algérien.
Morad et maman vivaient une passion violente, et j'ai souvenir de cruelles bagarres qui se terminaient en fougueuses embrassades.
Ils m'ont appelé Fayçal.
Fayçal Melboucy.
J'ai porté ce prénom et ce nom jusqu'à mes 7 ans.
Puis, Morad est parti.
La laissant seule avec moi.
Moi qui ressemblait tant à mon géniteur, qui à chaque instant rappelait à sa femme cet homme beau, fou et adoré.
Pendant des mois, maman ne m'a pas appelé. Je vivais dans un no man's land nominal. Elle m'évitait, son regard fuyant, ses lèvres ne prononçant aucun mot qui aurait pu lui rappeler Morad.
Puis, Philippe est arrivé.
Philippe Irondy.
Et maman l'a aimé.
Il était français.
A leur tour, Philippe et maman ont vécu une passion violente, avec de cruelles bagarres qui se terminaient en fougueuses embrassades.
Ils m'ont appelé Pierre Irondy.
Et puis Philippe est parti lui aussi.
Maman avait le don pour cela.
A nouveau, elle a évité de m'appeler par mon prénom.
Alors j'ai décidé que, selon mon humeur, je serai tour à tour Fayçal Melboucy ou Pierre Irondy.
Pour le restant de mes jours.
Quand j'y repense, aujourd'hui, je me dis que je dois à ces deux hommes d'avoir vécu deux vies.
Je n'ai ni ressentiment ni colère.
On m'a souvent demandé ce que cela faisait d'avoir eu deux identités. Je n'avais pas de réponse, jusqu'au jour où j'ai eu l'idée de faire deux listes. La liste de Fayçal Melboucy, et la liste de Pierre Irondy.

Soyez indulgents : Ces listes sont les deux chemins de mes deux vies, sillonnés de tout et de rien, de grandes et petites choses, de blanc et de noir. Je n'en suis ni fier ni honteux. Elles ont l'air réductrices, il n'en est rien, elles sont juste non exhaustives, comme on dit. Je suis toujours en quête d'en rajouter. D'ailleurs, si vous m'avez déjà croisé, n'hésitez pas à ajouter une caractéristique à Fayçal ou à Pierre, selon que vous avez rencontré celui-ci ou celui-là.

Je vous en remercie.
 
Liste de Fayçal Melboucy
. l'odeur de Nadia
. les mains épaisses de Morad
. le sable qui m'a piqué les yeux en descendant de l'avion sur le tarmac de l'aéroport Boumédiène à Alger
. la première fois que mon père m'a emmené à la mosquée de Chikh Baba-oueldjmma de Ghardaïa, sa ville natale.
. Les dattes que m'envoyait la mère de Morad pour mes étrennes
. l'appel à la prière, dans la cité, qui se répercute d'immeuble en immeuble,
. le coup de poing que j'ai pris dans le coeur en lisant "L'Enfant de Sable" de Tahar Ben Jelloun, histoire d'une fille privée de son sexe, de son nom, de sa vie... un autre versant de ma propre histoire...
. les moutons qu'on garde dans les salles de bain et qu'on tue pour l'Aïd (je ne peux plus manger de mouton)
. les vibrations de la voix d'Oum Kalthoum, le timbre de Ouarda al-Jazairia.
. mon institutrice (française) qui se trompe et m'appelle Faycal (la honte !)
. .....
 
Liste de Pierre Irondy
. les yeux de Nadia
. le premier regard de Philippe sur moi
. la main de Philippe dans mon dos, agrippant mon pull tandis que je pédale pour la première fois sans petite roue (oui, j'ai appris très tard à faire du vélo).
. Les tables de multiplication rabâchées jusque dans les toilettes par un Philippe obstiné,
. le cathé, raconté par une dame blonde et stricte, (je n'y suis pas resté longtemps)
. les doigts pleins de cambouis de Philippe, lors des heures passées dans le garage à réparer ma mob,
. Les accents rebelles de Téléphone, Trust et Scorpion,
. Mes larmes pour le mariage raté d'Augustin Meaulnes et d'Yvonne de Galais,
. La conversation musclée entre le curé et Philippe à cause de suspicions sur mon origine
. mon institutrice qui se mélange les pinceaux... Fayçal ? Pierre ? Pierre ? Fayçal ?
. .....

SN

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