dimanche 8 mai 2011

Le vent des hauts plateaux

Mamoune n'est pas dans son lit.
D'habitude, je me réveille le premier et je vais dehors m'asseoir sur la terre qui sent la nuit, porté par les respirations des jeunes filles. Je fais cela tous les jours depuis que je peux marcher. La terre est chaude. Même si le vent des hauts plateaux est frais et sèche les perles d'eau qui parsèment mon nez et mon front.

Il n'y a pas encore de mouches.

Je tiens ma jambe. Je regarde ce pied qui remonte sur un côté. Je pourrai le regarder pendant des heures. Les autres enfants n'en ont pas. Les autres enfants marchent et courent vite. Je marche lentement et ne cours pas. Parfois, quand le soleil redescend derrière la montagne, il ne veut plus se poser alors je rampe. Les autres enfants ne rampent pas.

Mamoune n'était pas dans son lit.

Je m'assois sur la terre chaude. Mon ombre est à la même place que tous les matins. Mais il manque une respiration dans la salle commune. Je suis figé dans l'air du réveil à guetter ce qui manque. Je regarde au loin la montagne, le soleil dans le dos.

Une main silencieuse se pose sur mon épaule. Pour une fois, mamoune ne me porte pas pour m'emmener faire le tour de la cour (quand elle me porte, ma jambe pend, mamoune ne touche jamais mon pied) et aller voir les poules et les chèvres.

Elle s'asseoit; prend ma main; la repose sur ma propre jambe puis la reprend. Le souffle des hauts plateaux souffle soudain plus fort. Le vent écarte mamoune de moi, un peu. Elle lâche à nouveau ma main.

Mamoune parle. Derrière nous, dans la salle commune, les respirations de nuit se sont tues faisant place à un souffle retenu. Les jeunes filles. Leurs regards transpercent mon corps. Elles écoutent mamoune qui chante des mots crus que je ne connais pas.

Les mouches. J'entends mamoune bourdonner. Au loin, la montagne est rouge, allumée par le soleil. Il en descend un vent de plus en plus fort.

Elle se lève et me fait signe de la suivre. Elle ne me porte pas, ne me tient pas la main. J'ai peur que le vent ne l'emmène. Je trotte du plus vite que mon pied me le permet. Elle accélère encore le pas. C'est difficile. J'ai mal au pied. Elle va vite.

Enfin, nous nous arrêtons. Devant une grille de fer noir et rouge. Immense. On vient ouvrir. Mamoune entre sans un mot, je la suis. De l'autre côté de la grille, plus de vent des haut plateaux entre les grands murs. Le calme. Mamoune marche jusqu'à la maison. Des enfants, sur le côté, jouent. Une colonne de fourmis rouges coupe mon chemin. L'une d'elle se trompe et quitte son rang. Je prends un baton et la pousse avec les autres. Puis je rejoins mamoune qui s'est assise et parle avec une femme. Un garçon regarde mon pied et s'approche de moi. Sous sa chemise large, des plaques blanches rognent sa peau noire. On s'asseoit par terre. Je jette des coups d'oeil à mamoune qui me regarde. Son visage brille dans la lumière. La femme lui touche le bras. Mamoune ouvre la bouche. Puis la referme. Dans un hoquet, elle se lève. Elle s'approche de moi. L'autre femme aussi. C'est elle, maintenant, qui me parle. Des mots. Je ne comprends pas. Mamoune se penche vers moi et pose son front sur le mien.
Puis se relève.
Et recule.

Soufiane, dit-elle

Je me lève. Je tends les bras. La femme me parle plus vite et plus fort. Mamoune recule. Je regarde ses yeux. Ils sont grands. Mamoune écrase des fourmis rouges. La femme attrape ma chemise. Mamoune recule. L'autre garçon m'appelle pour jouer. La femme me parle. Les fourmis rouges sont éparpillées. Les mouches bourdonnent. L'air est étouffant. Le visage de mamoune brille dans la lumière.

Le corps de mamoune se glisse par l'ouverture de la grille de fer rouge et noir. Ses yeux plus grands que jamais. Au delà de la porte, je vois le vent des hauts plateaux l'emporter.

Au loin.
La grille de fer rouge et noir.
Mamoune.

SN

Aucun commentaire: