mercredi 11 mai 2011

la faute à Rousseau

Une taverne à Montmorency.

Un homme, la trentaine, d'origine modeste, distribue des feuillets, tout en buvant.
Il marmonne, et quand on fait mine de s'intéresser à son libelle (qu'il avoue ne pas avoir écrit seul), il hausse la voix et déclame la même rengaine :

Ironie de la vie : à l'éducation publique, on m'a appelé Emile.
J'ai grandi, j'ai passé les quatre permières étapes de ma vie.


Me voici un homme. Et je lis. Car j'ai appris avec la violence de celui pour qui c'est vital.
Afin de pouvoir lire ce livre.
Celui qui porte mon nom. Et croyez-moi, j'en ris beaucoup.


Oui, j'en ris : Parce qu'il commence drôlement, ce livre : Empêcher que la nature ne soit contrariée...
Et savez-vous comme il finit ? Sur la plus noble mission naturelle d'un homme, la paternité.
Je ris.
Oui, je ris.

Libelle diffamatoire à l'égard d'un père naturel qui n'en fut pas un

Livre 1 : Empêcher que la nature ne soit contrariée.

Honorer Thérèse ? Un acte somme toute naturel que de faire honneur à une femme de chambre simple et aimante.
Avoir du plaisir ? Enfin, je veux parler de TON plaisir ? L'assouvissement d'un besoin naturel, qu'il t'est probablement inutile de partager.
Assumer l'enfant ? Il est tellement plus citoyen de le livrer, jeune - si jeune - par un pâle soir d'hiver, à la maison des "Enfants Trouvés" ?
Soutenir le regard plein misère, de douleur et de larmes de Thérèse ? Justifier ton acte d'abandon par le fait qu'il te rend davantage membre de la République de Platon ? Une compassion sensible et naturelle, probablement.

Ta nature n'a pas été contrariée, Jean-Jacques.

Livre 2 : Multiplier les relations de l'enfant avec le monde

Ah pour ça, oui, tu m'en as fourni, des relations avec le monde... Noyé dans les relations : Les 80 enfants de l'orphelinat, piaillant, hurlant, grouillant, recréant tout un monde dans le monde ; le surveillant-torture, comme on l'appelait (il nous frappait de sa baguette, même si nous n'avions rien fait : "en prévision", qu'il disait!) ; les infirmières qui nous baissaient la culotte sans pudeur pour nous appliquer des ventouses (et dont les yeux louchaient sur les attributs des plus grands d'entre nous) ; le prêtre et son novice qui venaient nous faire faire la prière trois fois par semaine en nous traitant de graine de démons, protégés derrière leur crucifix de bois qu'il fallait embrasser à chaque faute...

Et mon ami Grand-Jacques, qui m'a appris à lire, m'a passé en cachette les livres du monde... et là, oui, j'ai voyagé et ai tissé des relations, des milliers de relations imaginaires...

Tant de relations que j'en oubliai la principale, Jean-Jacques... Je ne sais pas, par exemple, celle d'un père qui emmènerait son enfant faire du cerf-volant...

Livre 3 : Apprendre, comme moyen idéal de socialisation.

Et en effet, à 12 ans, j'ai été embauché apprenti d'un maréchal ferrand (je n'étais pas le plus mal loti).
Seul dans les écuries à sortir les bêtes énormes.
Seul à manier le soufflet pour entretenir le feu.
Seul à taper de toutes les forces sur le métal rougi des fers.
Seul à curer le crottin entre les fourches des pieds puissants.
Seul à balayer les copeaux de corne tombés à terre.
Seul à nettoyer et ranger les outils.

Ah si ! J'oubliais ! La compagnie des chevaux.
Idéal, comme situation de socialisation ; C'est ce à quoi tu pensais, Jean-Jacques ?

Livre 4 : Se consacrer à l’amour et à la religion

La religion ?
J'en reviens au prêtre et à son novice qui nous apprenaient des prières et nous lisaient les évangiles. Le novice, guère plus âgé que moi, lisait sa bible d'une voix tremblotante, tournait les pages de ses mains diaphanes aux ongles longs et sales. Ses cheveux étaient tondus et repoussaient par plaque, comme s'il avait la teigne, ses yeux, tristes, étaient souvent pleins de larmes. Le prêtre avait pour lui des attentions d'époux, et j'observais avec dégoût comme le vieil homme frôlait en tournant les pages de la bible la petite main de l'enfant qui lisait.
Le pauvre diable n'était même pas illuminé. Juste contraint d'être là, et de subir, blasé, soumis et résigné.

Et l'amour ?
A la sauvette, avec Sylvane, qui retroussait son jupon contre deux gâteaux de châtaignes du réfectoire, dans un renfoncement du couloir qui menait de la fosse d'aisance au dortoir. Sylvane qui sentait les pieds, ne se lavait pas entre deux garçons, ne retenait pas nos prénoms, n'embrassait pas.

Toi et moi n'avons sûrement pas la même idée de religion et d'amour, Jean-Jacques.

Livre 5 : Sublimer son éducation par la paternité.

Je ne suis pas encore parvenu à cette étape.
Et pour cause.
Tu conseilles d'éviter la perversion des villes en habitant en campagne, là où les mœurs et les usages sont les plus stables – mais tu m'as déposé dans un bouge infâme du centre ville où les moeurs sont douteux et instables.
Tu conseilles d'exercer notre nature, en étant juste et en fondant une famille - mais tu as commis la plus profonde injustice et reniant la tienne.
Tu affirmes que c'est cette mission, la paternité, l'aboutissement de l'éducation naturelle que tu prônes – mais jamais toi qui l'as pourtant si bien écrit n'as été capable d'assumer cette mission simple, naturelle et universelle.

Je n'ai rien à rajouter, Jean-Jacques ! Sauf que toi-même n'a jamais dû atteindre ne serait-ce que le premier échelon de l'éducation qui fait un homme.
SN

Aucun commentaire: