dimanche 10 avril 2011

les instantanés : En attendant le croissant

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Suzanne entre dans la boulangerie et s'insère dans une file de personnes aux yeux flétris. Il n'est que 8 heures, mais la boutique est déjà pleine. Elle sent bon, et même si les estomacs sont tendus et affamés après la nuit, l'odeur offre un début de rassasiement. Suzanne colle son nez à la vitrine intérieure. Les tartelettes aux fruits, les éclairs au chocolat, les mille-feuilles et les meringues en rangs serrés n'attendent qu'à être empaquetés. Suzanne salive. Derrière elle, la file continue de s'allonger. Au loin, les mots assourdis de la boulangère aux premiers clients rebondissent de tête en tête pour arriver jusqu'aux derniers, déformés par les brumes filamenteuses d'un sommeil encore ancré dans les corps rendus droits par l'attente. Dans les porte-monnaies, les pièces s'entrechoquent contre les doigts gourds. Après quelques longues minutes d'attente, c'est enfin au tour de Suzanne. Elle avait prévu de prendre un pain au chocolat mais, au dernier moment, préfère un croissant. Elle sort de la boulangerie, un sourire aux lèvres. Derrière elle, une bonne dizaine de personnes affamées attendent encore.

***
- Messieurs-dames !
- Madame.
- il y en a du monde, pour une heure si matinale.
- C'est une des meilleures boulangeries de la région !
- M'sieurs-dames !
- Bonjour !
- Vous avez vu les tartelettes aux fruits ?
- Ca donne envie, hein?
- Bonjour !
- Monsieur.
- Moi, j'avoue que j'ai un ptit faible pour les éclairs... Mais les mille-feuilles me tentent bien aussi.
- Je ne sais pas, j'hésite.
- Une baguette, s'il vous plaît !
- Un euro cinq.
- Essayez les meringues, pour ma part, je ne suis jamais déçue.
- Au revoir, Monsieur; bon dimanche.
- C'est drôlement difficile de faire ses meringues soi-même.
- Vous désirez ?
- Messieurs-dames !
- Moi, la seule pâtisserie que je sais faire, ce sont les madeleines.
- Je n'ai plus de sucettes au coca, mon petit. Tu en veux une au goût cactus ?
- Il fait beau, hein, aujourd'hui.
- Tant mieux, pour un dimanche.
- Non, je préfère un roudoudou
- Oui, mais il paraît que ça ne va pas durer.
- Trois euros.
- Messieurs-dames !
- Madame !
- Madame ?
- Un pain au chocolat ! Non, non, attendez, finalement, je prends un croissant.
- Déjà, ça se couvre un peu.
- M'sieurs-dames !

***
Derrière son comptoir, la grosse boulangère jette un oeil agacé à la file qui s'allonge. La fille du bout de la rue, celle qui est chiante car elle change tout le temps d'avis, vient d'entrer. Elle se campe devant les vitrines intérieures qu'elle regarde d'un air con. Elle doit chercher entre quoi et quoi hésiter, juste histoire d'emmerder la boulangère. Qu'est-ce qu'elle est pénible. Qu'est-ce qu'elle est pénible. Qu'est-ce qu'elle est pénible... N'en pouvant soudain plus, la boulangère surgit de derrière son comptoir, un plateau de pâtisseries à la main, et écrasant les clients de la file, arrive à la chieuse qu'elle étouffe d'une main de matronne en la bourrant de tartelettes aux fruits, d'éclairs au chocolat, de mille-feuilles et de meringues.
Dans un borborygme baveux, la pauvre fille à demi-pâmée éructe :
- Mais nan ! J'voulais juste un croissant !

***
La jeune fille en robe légère pénètre d'un pas aérien dans la boulangerie. A son arrivée, les messieurs dans la file se retournent pour tromper l'attente. Leurs yeux soulèvent la robe fluide et s'insinuent dans ses sous-vêtements. La température grimpe sensiblement. La jeune fille intègre la file et frôle tous les hommes qui se désintéressent subitement de la boulangère pourtant gironde. Il fait de plus en plus chaud. L'air est électrique. Une onde parcourt les hommes jusqu'à la fille qui essuie son décolleté avec un mouchoir délicat. Dans les vitrines, les éclairs fondent, les mille-feuilles s'effritent, les fruits des tartelettes se flétrissent, les meringues s'affalent. Du chocolat fondu se répand sur le sol et, dans le chaos envoûtant des pâtisseries, les mâles encerclent la fille.

En sortant de la boulangerie, la demoiselle, satisfaite, croque à pleines dents dans un croissant chaud et moelleux et s'en va d'un pas alerte laissant derrière elle les clients essouflés.
SN

2 commentaires:

Isabelle a dit…

C'est toi ma Sophie qui écrit si bien?
Ben tu vois, j'y étais moi dans cette boulangerie et je faisais la queue, tout en me demandant ce que j'allais prendre, pour chacun des membres de la maisonnée...
Des bises pour vous 4.
Isabelle.

Sophie a dit…

Merci ma belle, gros bisous à vous aussi.
Sophie