dimanche 27 mars 2011

Tout bouge autour de moi


Le 12 janvier 2010 à 16 h 53, heure locale, un séisme de magnitude 7,3 s'abat sur Port-au-Prince. En l'espace de quelques secondes, la capitale haïtienne est dévastée.

Invité à la deuxième édition du festival Etonnants Voyageurs en Haïti, l'écrivain Dany Laferrière était de retour sur sa terre natale et vécut le drame en direct.

Il en a miraculeusement réchappé, et nous décrit, en une centaine d'instantanés, les minutes, les heures et les jours qui ont suivi la catastrophe.

Ce livre est un morceau de bravoure littéraire qui redonne à la culture haïtienne ses lettres de noblesse populaire.


EXTRAIT

La minute

Me voilà au restaurant de l'hôtel Karibe avec mon ami Rodney Saint-Eloi, éditeur de Mémoire d'encrier, qui vient d'arriver de Montréal. Au pied de la table, deux grosses valises remplies de ses dernières parutions. J'attendais cette langouste (sur la carte, c'était écrit homard) et Saint-Eloi, un poisson gros sel. J'avais déjà entamé le pain quand j'ai entendu une terrible explosion. Au début j'ai cru percevoir le bruit d'une mitrailleuse (certains diront un train), juste dans mon dos. En voyant passer les cuisiniers en trombe, j'ai pensé qu'une chaudière venait d'exploser. Tout cela a duré moins d'une minute. On a eu huit à dix secondes pour prendre une décision. Quitter l'endroit ou rester. Très rares sont ceux qui ont fait un bon départ. Même les plus vifs ont perdu trois ou quatre précieuses secondes avant de comprendre ce qui se passait. Moi, j'étais dans le restaurant de l'hôtel avec des amis, l'éditeur Rodney Saint-Eloi et le critique Thomas Spear. Spear a perdu trois précieuses secondes parce qu'il voulait terminer sa bière. On ne réagit pas tous de la même manière. De toute façon, personne ne peut prévoir où la mort l'attend. On s'est tous les trois retrouvés à plat ventre, au centre de la cour. Sous les arbres. La terre s'est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte. Bruits sourds des immeubles en train de s'agenouiller. Ils n'explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre. Soudain, on voit s'élever dans le ciel d'après-midi un nuage de poussière. Comme si un dynamiteur professionnel avait reçu la commande expresse de détruire une ville entière sans encombrer les rues afin que les grues puissent circuler.

Aucun commentaire: