samedi 17 avril 2010

Haïti, année zéro" Par JEAN -RENÉ LEMOINE


Avant toute chose, redisons-le. Il n’y a pas de malédiction haïtienne. Si malédiction il y a, elle est dans le fantasme d’un Occident dont on se demande s’il n’a pas besoin d’une terre où dévider sa propre peur. « Haïti, pays le plus pauvre des Amériques », ce slogan mis en exergue dans de si nombreux articles, semble brandi comme une amulette, un exorcisme. Que signifient ces mots, répétés à l’envi comme une sentence ? Que c’est là et pas ailleurs que ce séisme devait advenir ? Qu’il n’y a plus, qu’il n’y aura jamais plus d’espoir ? Qu’il existe sur terre un espace dédié exclusivement à l’horreur ?

Au début des années 80, la rumeur disait que le foyer du sida était en Haïti. La peste était née là-bas. Ce pays-là représentait l’infini danger tout comme maintenant il synthétise pour beaucoup l’infinie misère et le cataclysme annoncé.

Et avant encore, quand je me disais haïtien, on me répondait « ah oui, les Tontons Macoutes ! » cette proposition n’étant même pas insérée dans une phrase structurée. Haïti était réductible à ce seul lieu commun.

Je sais combien ce pays est pauvre, fragile, malmené. Je sais qu’il a connu une kyrielle de malheurs, a subi, entre autres, les dictatures des Duvalier, père et fils, mais on ne raconte pas une terre, aussi meurtrie soit-elle, en faisant un zoom sur une plaie. C’est lacunaire et donc faux.

Il serait plus juste de dire qu’Haïti est un pays bouleversant qui dans sa douleur cèle aussi une incroyable et inestimable vitalité. C’est un pays où les gens ont une force de résilience qui les maintient debout, un pays où la violence fait des ravages, mais où l’individu n’est pas agressif. Un pays qui a résolu son Œdipe avec la France, dont il fut la plus riche colonie, qui a conservé et transfiguré sa mémoire africaine. Un pays incroyablement riche en traditions, où l’art et le mystère sont partout. C’est un pays de peinture, de sculpture, de littérature, de musique. C’est aussi le pays où une religion, le vaudou, accompagne de ses rites le quotidien d’un peuple et là encore, on est loin des clichés de sorcellerie. Un pays de contes et de mythologies où le merveilleux est à la croisée d’innombrables chemins. Un pays qui a gardé, dans son extrême dénuement, le sens et la générosité.

Beaucoup de gens qui y ont vécu pourraient en témoigner, car aussi paradoxal que cela puisse paraître, on en tombe souvent amoureux.

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